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28 juillet 2010
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TéléMoustique n°4388 du 28/07/2010

Florence Aubenas: Dans la peau d'une travailleuse précaire

Florence Aubenas: Dans la peau d'une travailleuse précaire

Actu-Société

La célèbre journaliste a joué un rôle, celui d'une femme sous-qualifiée en quête d'emploi. Un chemin de croix.

Les familles d'ouvriers n'existent plus. Elles sont devenues des familles de chômeurs.

Rappelez-vous. C'était en 2005. Florence Aubenas: un nom, un visage sur les façades des mairies, à la télévision, dans les journaux. Alors journaliste à Libération, elle est retenue en otage quelque part en Irak. Cinq mois plus tard, elle est libérée. Les éclats de rire qu'elle laisse échapper à son retour en France résonnent encore dans les mémoires. Elue "personnalité tonique" aux Moustiques d'or l'année suivante, cette femme d'exception a repris son métier dans les colonnes du Nouvel Observateur. Elle continue à suivre les grands procès français et à sillonner le monde au nom du droit à l'information. Le monde, oui; mais le monde, c'est loin. Il y a quelques mois, elle décide de tout laisser en plan, le temps de mener une enquête au plus près de la réalité de ses compatriotes. De ceux qui doivent vivre malgré la crise. De ceux qui n'ont rien de côté en cas de coup dur et le néant comme perspective d'avenir.

Son défi? Décrocher un contrat de travail à durée indéterminée (CDI) quand on n'a pas de diplôme et aucune expérience. Cachée derrière ses lunettes, tout en conservant son identité, elle écume les agences d'intérim de Caen en s'y voyant déjà: "Vente, conseil dans le domaine des bêtes (vivant et inerte) au rayon animalerie d'une grande surface en périphérie." L'employé de l'agence lui répond, choqué: "Mais cette offre-là, c'est le dessus du panier! Vous, vous êtes plutôt le fond de la casserole." Il faudra s'accrocher. Son avenir, c'est au département "Agent d'entretien" du Pôle Emploi (le Forem/Actiris français) qu'elle va le trouver: "Société de nettoyage à Ouistreham cherche employé(e)s pour travailler sur les ferrys. Débutant accepté." "N'y va pas", lui avait-on conseillé.

A quatre pattes, elle récure, une heure par jour, les ferry-boats qui font la navette vers l'Angleterre. Elle enchaîne avec la cadence infernale des techniciennes de surface au camping du Cheval Blanc, cherchant "des heures" de travail comme le Saint-Graal. Il lui faudra six mois pour arriver à ses fins: un job de femme de ménage, de 5h30 à 8h le matin, au tarif de 8,94 € brut de l'heure, prévu par la convention collective. Le rêve.

On sait que la situation économique est critique, que les gens ont du mal à joindre les deux bouts. Pourquoi vouloir en rajouter avec votre livre?
Florence Aubenas. - Ce reportage n'a rien de machiavélique, c'est juste une tranche de vie. C'est la crise? On ne risque pas de l'oublier, on nous le ressasse tous les jours! La précarité et le chômage, on sait tous que ça existe. C'est notre toile de fond depuis tellement longtemps qu'on s'y est habitués. Moi, j'avais envie de passer de l'autre côté de la vitre, de partager ce quotidien de la France, tout simplement. Et c'est vrai que je me suis pris une gifle.

Votre travail de femme de ménage vous permettait-il réellement de vivre?
Non, je n'y suis pas arrivée. En plus, l'expérience était un peu biaisée, je n'ai pas joué le jeu à fond. En France, il reste des aides sociales, des HLM, des allocations. Mais je n'ai pas demandé ces aides. Je ne voulais pas prendre la place de ceux qui en ont vraiment besoin. Avec mes horaires de malade, je gagnais tout juste 700 euros par mois. Je devais déduire 348 euros pour le loyer. Ajoutez à cela les frais de voiture et de téléphone portable. C'était impossible de m'en sortir. Vous me direz que j'aurais pu me passer du portable. Eh bien non! C'est sidérant, mais si vous n'en avez pas, vous n'avez pas de boulot. C'est pareil pour la voiture et Internet. Il faut être riche avant d'être pauvre, en quelque sorte.

Comment ces personnes en emploi précaire font-elles pour arriver à joindre les deux bouts?
Il y a ces quelques filets sociaux dont je viens de vous parler et l'entraide familiale qui est très importante. Mais attention, malgré tout cela, les gens que j'ai côtoyés mènent une vie difficilement.

Le mot "survie" ne serait-il pas plus approprié?
Franchement, pour moi, cela reste une vie, parce qu'il y a encore des liens de solidarité. Et c'est très exactement pour cela que je voulais passer de l'autre côté de la vitre. Quand vous êtes journaliste et que vous interviewez un sans-papiers ou un sans-emploi, vous interrogez ses problèmes. Le soir, vous rentrez chez vous et vous ne voyez pas les à-côtés. Mais quand vous partagez la vie quotidienne de ces gens, cela apporte une tout autre dimension à leur histoire.

Ces gens font pourtant partie de ce qu'on appelle "la France d'en bas".
Mon Dieu non, ne dites pas cela! Ils ne voudraient pas que je parle d'eux en ces termes. D'ailleurs, ils ne se voient pas du tout comme cela. Ils ont un boulot, des ambitions. La précarité ne constitue pas du tout une population homogène. Il y a des gens qui n'ont pas assez avec leur retraite, des lycéens dont les familles ont explosé et qui bossent pour se nourrir le soir. Et au milieu de ceux-ci, il y a des vies fracassées (divorce, perte d'emploi.). Malgré tout, ils gardent leur ambition. Ils savent que ce sera difficile mais veulent grimper les échelons, comme les autres.

Nous vivons dans une société de loisirs. Avec si peu de moyens, est-il encore possible d'en avoir?
La précarité, ce n'est pas qu'une vie abrutie de fatigue et de manque d'argent. Ce qui est particulier, c'est que ces gens travaillent toute la semaine dans des zones industrielles, en périphérie des villes. Donc, faire les boutiques au centre-ville, on oublie! Ils vont simplement au supermarché ou à la jardinerie comme d'autres vont au théâtre ou au cinéma. Mais attention, ce n'est pas du tout par dépit. Ces "sorties atypiques" sont très appréciées.

Etonnamment, la majorité de vos "compagnons" de galère ont l'air de ne manquer de rien.
Oui, c'est assez marrant, ce mélange de dèche et de suréquipement, donc de surendettement. Il faut choisir dans quoi vous mettez votre argent pour survivre. Il vous faut le portable - l'iPhone, c'est mieux! - et si vous ne l'avez pas, vous vous sentez SDF. Vous êtes coupé du monde si vous n'avez pas une voiture, un écran plat, un ordinateur et une connexion Internet. Vous devez penser à cela avant de songer à manger. Ce sont les joies de la vie à crédit. Pour la nourriture, vous trouverez toujours bien quelqu'un pour vous dépanner avec un paquet de nouilles. Au pire, vous irez chercher un colis de nourriture au Secours populaire.

Dans le secteur du nettoyage, les femmes dont vous avez partagé le quotidien semblent s'accrocher à leur féminité.
Effectivement, c'est très important pour elles. Moi, j'ai l'habitude de partir en reportage, donc d'être en jeans ou dans des tenues dites "confortables". Pour elles, c'est tout le contraire. Il faut toujours être très soignée, très bien habillée juste pour aller travailler ou faire les courses à l'hyper. C'est notre époque "télé-réalité" qui veut cela.

[...]

Comment vos compagnons de galère ont-ils réagi quand vous leur avez dit que vous alliez publier votre histoire?
Je ne le leur ai dit que quand j'ai terminé le livre. Au début, ils ne voyaient pas pourquoi on faisait un reportage sur leur vie, somme toute ordinaire. Mais au bout de nos discussions, ils ont compris que je voulais rendre l'invisible visible, et aucun n'a protesté. Certains, comme les patrons des ferry-boats, ont même apprécié que je témoigne de ce quotidien. Et pour le coup, aujourd'hui, je connais plein de gens à Caen. - Michèle Danis

La suite dans votre TéléMoustique

Tags: Florence Aubenas, précarité.

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2 réactions

 

Albert

05-03-2010 19h12

@Moby Lité, Et tant qu'on y est Victor Hugo auteur des "Misérables".

Moby Lité

02-03-2010 17h41

Florence Aubenas pourrait au moins créditer Barbara Ehrenreich auteur de "l'Amérique Pauvre" pour son idée. Néanmoins, peut être que cela fera réflechir certaines personnes sur le préjugé que les pauvres n'ont qu'a travailler pour réussir et s'en sortir...


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