TéléMoustique n°4384 du 21/07/2010
Joann Sfar et Eric Elmosnino
Actu-Société
Pour son premier film, Joann Sfar s'attaque à gros et livre un Gainsbourg à l'image de son sujet: de grande classe.
Gainsbourg, d'accord, mais pourquoi Vie héroïque? "Je voulais jouer avec l'inconscient collectif des Français. Chercher un héros national qui fasse que mon film devait forcément être un rendez-vous avec le pays". Pari réussi: depuis six mois, on ne parle plus que de ça. Célèbre pour son ouvre dessinée (voir ci-contre), Joann Sfar, qui cite Jacques Prévert et Sacha Guitry, livre un premier film impeccable. Un biopic sur Gainsbourg? Une idée de fou que Sfar avait voulue encore plus folle, la première idée étant de faire interpréter Serge Gainsbourg par sa fille Charlotte...
Charlotte Gainsbourg devait interpréter son père dans votre film. Pourquoi a-t-elle renoncé?
Joann Sfar. - La surprise n'est pas qu'elle ait refusé, mais bien qu'elle ait accepté de travailler sur le sujet pendant six mois! Je ne crois pas trahir sa pensée en disant qu'elle voulait faire sa psychanalyse. Réussir, dix-huit ans après la disparition de son papa, à en faire le deuil. C'est quelque chose de tellement pesant qu'elle a voulu le traverser. "Si je l'incarne, je vais peut-être parvenir à m'en débarrasser. Ou en tout cas, réussir à vivre avec." Et il s'est produit rigoureusement l'effet inverse.
A-t-elle paniqué?
Plus elle travaillait le sujet, plus elle angoissait. A un moment, elle m'a dit qu'elle ne parvenait même plus à jouer du piano. Son dernier mot a été: "Tu vas faire un film formidable, mais tu vas le faire sans moi". Paradoxalement, ça m'a libéré. Jusque-là, c'était un film très triste, un film de deuil. C'est bien sûr un des aspects du film, mais pas le seul, loin de là.
[...]
Vous présentez votre film comme un conte, mais il est très biographique.
Bien sûr! On a dit ça par respect pour la famille. Pour dire qu'on jouait avec des choses vraies, mais avec un regard d'artiste. Cela dit, j'ai fait abstraction de tous les témoignages des proches et gardé uniquement ce que racontait Serge. Même si c'étaient des conneries. Pour lui, c'était structurant. Pour nous, éclairant sur ce qu'il pensait de certaines choses.
Lesquelles?
Quand il a insisté, enfant, pour être le premier à porter l'étoile jaune, par exemple. Ça en dit long sur le rapport qu'il entretenait déjà avec l'administration française et le judaïsme, dont il n'avait rien à faire. Mais il a trouvé intéressant d'apprendre qu'il était juif. De même, je ne l'ai pas montré brûlant son billet de 500 balles mais j'ai raconté qu'il a brûlé ses 400 toiles. Ce qui est sans doute faux: je ne le vois pas foutre le feu à une mansarde. Mais il l'a raconté, et ça mène indirectement au billet de 500 balles.
[...]
A l'écran, Eric Elmosnino est Gainsbourg. C'est la grande réussite du film?
C'est sa grande réussite. Un incroyable travail de comédien. Cinq mois de préparation. On a travaillé comme sur une pièce de théâtre. Et voilà le résultat.
Eric Elmosnino
Avec sa gueule sculptée à la "tête de chou", il s'est lancé dans la peau du chanteur.
La plupart (parmi lesquels des comédiens célèbres) ont passé l'essai mais n'ont pas eu le courage de relever le défi. Un seul était prêt: Mathieu Amalric, dont l'interprétation de Gainsbourg fut, paraît-il, "vénéneuse". Mais trop connu du public. Au final, Joann Sfar a choisi un comédien de théâtre. Eric Elmosnino, habitué d'Avignon, Molière de la révélation théâtrale en 2002 pour Léonce et Léna et rôle principal, en 2008, du Dieu du carnage, la pièce de Yasmina Reza. Un cadeau pour Sfar qui a vu en lui l'"élégance de quelqu'un qui n'est pas fan de Gainsbourg". Pour Elmosnino, le cadeau est empoisonné (on pense à la cata Coluche vécue par François-Xavier Demaison), même si le tournage fut le contraire d'une entrée en chapelle. "L'ambiance? Déconnante! Il fallait bien désacraliser le chantier."
Gainsbourg a eu les plus belles filles dans ses bras. Pour le film, vous avez aussi été servi! Vous ne vous êtes jamais dit: "Rien que pour ça, j'ai bien fait d'accepter".
(Rire.) Tout n'est pas aussi idyllique. On reste avant tout professionnel. Mais je ne crois pas que dans le choix des actrices, Joann se soit trompé. Ça m'a permis, par exemple, de pouvoir regarder Laetitia Casta comme, je l'imagine, Gainsbourg pouvait regarder Bardot. Une femme qui était presque l'histoire de sa vie. Avec Lucy Gordon (Jane Birkin dans le film - NDLR), le rapport flirtait plus sur la fragilité, à fleur de peau. Avec Anna Mouglalis et sa voix profonde, j'étais plutôt un petit garçon. Mais on est d'accord, sur le plan physique, c'était très agréable!
Sans vraiment lui ressembler, vous dégagez un "air de" Gainsbourg. Vous étiez né pour l'interpréter...
Ma frangine m'avait dit ça. Que si un jour on faisait un film sur Gainsbourg, je devais le faire. C'est drôle car je suis retombé sur des photos de moi vers 25 ans, j'étais plus creusé et je dois avouer qu'il y avait un "air de" assez troublant. Ça, c'est pour la jeunesse, car sur la fin, Gainsbourg s'est fabriqué sa gueule. Et je préférerais éviter de me fabriquer la même. Mais celle des 25/30 ans, il y a quelque chose, oui.
Outre l'interprétation du film, vous avez également relevé le défi de chanter sur sa B.O.
Oui, et il a fallu une espèce d'inconscience totale. Je me disais: "Pour rattraper Serge, tu peux toujours courir!" Il y a tellement de charme, tellement de sensualité mais aussi de force dans ses chansons. Mais je l'ai fait avec beaucoup de plaisir, d'autant qu'au départ, je ne connaissais que très peu de chose de lui musicalement.
A présent qu'il est presque derrière vous, quel est votre perception de Gainsbourg? Un manipulateur? Un joueur? Un être intègre?
Un être en tout cas extrêmement honnête. Même assez droit. Et paradoxal. Drôle de bonhomme, tout de même. En même temps pudique et exhibitionniste. Qui peut prétendre faire ça maintenant? Personne. Plus personne.
Pascal Stevens
La suite dans votre TéléMoustique
1 réaction
MEESEN
09-02-2010 15h04désire recevoir Gainsbourg hors champ car le concours n'y est plus.réponse Black Out. 4259 réponses le 09.02.10 à minuit et il ne l'est pas encore. Merci.
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Charlotte Gainsbourg devait interpréter son père dans votre film. Pourquoi a-t-elle renoncé?
Joann Sfar. - La surprise n'est pas qu'elle ait refusé, mais bien qu'elle ait accepté de travailler sur le sujet pendant six mois! Je ne crois pas trahir sa pensée en disant qu'elle voulait faire sa psychanalyse. Réussir, dix-huit ans après la disparition de son papa, à en faire le deuil. C'est quelque chose de tellement pesant qu'elle a voulu le traverser. "Si je l'incarne, je vais peut-être parvenir à m'en débarrasser. Ou en tout cas, réussir à vivre avec." Et il s'est produit rigoureusement l'effet inverse.
A-t-elle paniqué?
Plus elle travaillait le sujet, plus elle angoissait. A un moment, elle m'a dit qu'elle ne parvenait même plus à jouer du piano. Son dernier mot a été: "Tu vas faire un film formidable, mais tu vas le faire sans moi". Paradoxalement, ça m'a libéré. Jusque-là, c'était un film très triste, un film de deuil. C'est bien sûr un des aspects du film, mais pas le seul, loin de là.
[...]
Vous présentez votre film comme un conte, mais il est très biographique.
Bien sûr! On a dit ça par respect pour la famille. Pour dire qu'on jouait avec des choses vraies, mais avec un regard d'artiste. Cela dit, j'ai fait abstraction de tous les témoignages des proches et gardé uniquement ce que racontait Serge. Même si c'étaient des conneries. Pour lui, c'était structurant. Pour nous, éclairant sur ce qu'il pensait de certaines choses.
Lesquelles?
Quand il a insisté, enfant, pour être le premier à porter l'étoile jaune, par exemple. Ça en dit long sur le rapport qu'il entretenait déjà avec l'administration française et le judaïsme, dont il n'avait rien à faire. Mais il a trouvé intéressant d'apprendre qu'il était juif. De même, je ne l'ai pas montré brûlant son billet de 500 balles mais j'ai raconté qu'il a brûlé ses 400 toiles. Ce qui est sans doute faux: je ne le vois pas foutre le feu à une mansarde. Mais il l'a raconté, et ça mène indirectement au billet de 500 balles.
[...]
A l'écran, Eric Elmosnino est Gainsbourg. C'est la grande réussite du film?
C'est sa grande réussite. Un incroyable travail de comédien. Cinq mois de préparation. On a travaillé comme sur une pièce de théâtre. Et voilà le résultat.
Eric Elmosnino
Avec sa gueule sculptée à la "tête de chou", il s'est lancé dans la peau du chanteur.
La plupart (parmi lesquels des comédiens célèbres) ont passé l'essai mais n'ont pas eu le courage de relever le défi. Un seul était prêt: Mathieu Amalric, dont l'interprétation de Gainsbourg fut, paraît-il, "vénéneuse". Mais trop connu du public. Au final, Joann Sfar a choisi un comédien de théâtre. Eric Elmosnino, habitué d'Avignon, Molière de la révélation théâtrale en 2002 pour Léonce et Léna et rôle principal, en 2008, du Dieu du carnage, la pièce de Yasmina Reza. Un cadeau pour Sfar qui a vu en lui l'"élégance de quelqu'un qui n'est pas fan de Gainsbourg". Pour Elmosnino, le cadeau est empoisonné (on pense à la cata Coluche vécue par François-Xavier Demaison), même si le tournage fut le contraire d'une entrée en chapelle. "L'ambiance? Déconnante! Il fallait bien désacraliser le chantier."
Gainsbourg a eu les plus belles filles dans ses bras. Pour le film, vous avez aussi été servi! Vous ne vous êtes jamais dit: "Rien que pour ça, j'ai bien fait d'accepter".
(Rire.) Tout n'est pas aussi idyllique. On reste avant tout professionnel. Mais je ne crois pas que dans le choix des actrices, Joann se soit trompé. Ça m'a permis, par exemple, de pouvoir regarder Laetitia Casta comme, je l'imagine, Gainsbourg pouvait regarder Bardot. Une femme qui était presque l'histoire de sa vie. Avec Lucy Gordon (Jane Birkin dans le film - NDLR), le rapport flirtait plus sur la fragilité, à fleur de peau. Avec Anna Mouglalis et sa voix profonde, j'étais plutôt un petit garçon. Mais on est d'accord, sur le plan physique, c'était très agréable!
Sans vraiment lui ressembler, vous dégagez un "air de" Gainsbourg. Vous étiez né pour l'interpréter...
Ma frangine m'avait dit ça. Que si un jour on faisait un film sur Gainsbourg, je devais le faire. C'est drôle car je suis retombé sur des photos de moi vers 25 ans, j'étais plus creusé et je dois avouer qu'il y avait un "air de" assez troublant. Ça, c'est pour la jeunesse, car sur la fin, Gainsbourg s'est fabriqué sa gueule. Et je préférerais éviter de me fabriquer la même. Mais celle des 25/30 ans, il y a quelque chose, oui.
Outre l'interprétation du film, vous avez également relevé le défi de chanter sur sa B.O.
Oui, et il a fallu une espèce d'inconscience totale. Je me disais: "Pour rattraper Serge, tu peux toujours courir!" Il y a tellement de charme, tellement de sensualité mais aussi de force dans ses chansons. Mais je l'ai fait avec beaucoup de plaisir, d'autant qu'au départ, je ne connaissais que très peu de chose de lui musicalement.
A présent qu'il est presque derrière vous, quel est votre perception de Gainsbourg? Un manipulateur? Un joueur? Un être intègre?
Un être en tout cas extrêmement honnête. Même assez droit. Et paradoxal. Drôle de bonhomme, tout de même. En même temps pudique et exhibitionniste. Qui peut prétendre faire ça maintenant? Personne. Plus personne.
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