TéléMoustique n°4375 du 28/07/2010
Renaud: nouvel album et vieux démons
Culture-Loisirs
On voudrait parler du chanteur, mais son dernier disque est si embarrassant qu'il faut l'excuser par les faiblesses de l'homme.
Je suis toujours en colère, mais je reste dans mon fauteuil pour gueuler.
Dans Malone, hommage à son fils de trois ans, Renaud chantait "les hommes font ce qu'ils peuvent, le destin fait le reste". Ces dernières années, c'est visiblement à nouveau en titubant que notre homme est parti à la rencontre de sa destinée. A la sortie de "Rouge sang", lors d'un long entretien, il nous annonçait, ravi et légitimement fier de lui, "ne plus boire que très rarement et avoir presque arrêté la clope". Mais Mister Renard semble avoir repris le dessus sur Docteur Renaud comme il l'avoue dans une rare interview récente (au Parisien). "Je reconnais boire encore de temps en temps et fumer toujours beaucoup. Mes cordes vocales sont définitivement abîmées, je pensais avoir des polypes, mais c'est la nicotine qui casse ma voix."
Rien de bien neuf, hélas. Sauf que si sa voix déraillait depuis un moment déjà, des artifices de studio sauvaient les meubles sur "Rouge sang" (2006) et "Docteur Renaud Mister Renard" (2002). Cette fois, la technologie de pointe n'y change rien. Renaud Séchan dérape ici sur des couplets entiers, chante faux du début à la fin de la chanson d'ouverture Vagabonds et n'est plus capable de jouer avec les tonalités hautes (souvenez-vous des Victoires de la musique 2001 et de ce Mistral gagnant où l'on souffrait pour lui).
Le malaise était déjà perceptible lors des deux dernières tournées. Mais ses ingénieurs du son s'échinaient à gommer le pire et, surtout, Renaud pouvait compter sur ses fans, toujours prêts à pardonner ou à reprendre en chour des refrains qu'il était incapable d'assurer. "Je suis toujours étonné du soutien que me porte mon public. J'en suis fier. Personne ne peut compter sur des fans tels que les miens. Ils ont toujours été indulgents avec moi", nous confiait-il alors. Mais la tactique du treizième homme comporte ses limites. Et les dernières dates belges en 2007 ont frôlé le pathétique et plongé les observateurs neutres dans le désarroi. Comment cet immense auteur pouvait-il ainsi offrir en pâture toute sa déchéance?
Un projet ancien
Deux années ont passé sans guère de nouvelles rassurantes, jusqu'à ce "Molly Malone" qui concrétise le projet ancien d'un album entièrement consacré à la musique irlandaise. "C'est effectivement une vieille histoire. Je me suis rendu à Dublin voici quinze ans et j'ai dévalisé un disquaire pour faire le plein de compilations de musiques traditionnelles de ce pays. J'ai ensuite choisi mes favorites pour les adapter, leur coller des paroles et les inclure sur "Molly Malone"", explique-t-il.
[...]
Les critiques qui s'abattent sur "Molly Malone" sont si sévères qu'on pourrait croire à une de ces basses vengeances de journalistes et crier à l'injustice. Mais ce disque, nous l'avons écouté. Et c'était parfois très pénible. Gainsbourg s'est aussi planté abondamment lors de ses dernières tournées anisées, mais il avait réussi à transformer ses excès en marque de fabrique et à toucher un nouveau public par son attitude fuck you. Trop honnête ou trop vulnérable, Renaud, lui, suscite désormais plus de froideur polie que d'admiration. Au point qu'on en oublie les merveilles qu'il a composées et l'influence profonde qu'il conserve sur la chanson française.
Quasi retraité
Le principal intéressé lui-même ne se montre plus très optimiste pour la suite des événements. "Je tourne un peu en rond. Je suis en manque d'inspiration. Ce n'est pas évident après une quinzaine d'albums de savoir ce que l'on veut encore raconter. A chaque disque, je m'interroge et d'habitude ça revient. Là, c'est plus compliqué." Alors il tire à boulets rouges contre Nicolas Sarkozy: "Je n'ai pas qu'une dent contre lui, mais carrément toute la mâchoire. Sa seule réussite est d'avoir épousé Carla Bruni". Mais ses attaques sont tellement prévisibles qu'elles tombent dans une sorte de consensus de la contestation. Aurait-il définitivement perdu sa pertinence de flingueur inspiré? La rage s'émousserait-elle avec l'âge? A cinquante-sept balais, il l'admet du bout des lèvres: "Je suis toujours en colère face au monde qui va à vau-l'eau. Mais je gueule maintenant plus facilement ma révolte dans mon fauteuil."
Renaud vit aujourd'hui dans un pavillon à Meudon pour échapper à une agitation médiatico-parisienne qui lui ressemble de moins en moins. Il s'occupe tranquillement de sa gonzesse Romane et de leur fils. Il fuit les mondanités comme la peste, au point qu'on ne l'a même pas vu aux côtés d'Ingrid Betancourt lors de sa libération, alors qu'il fut parmi les premiers à se battre pour sa libération. "Je ne suis pas allé l'accueillir à l'aéroport de Paris pour ne pas me retrouver avec tous ces people qui voulaient être sur la photo."
Renaud concède vivre pour le présent et pour "le moment tranquille". "Dans l'ennui et la vie familiale", dit-il. Pépère, mais presque heureux donc. "Ma fille Lolita s'est mariée cet été avec Renan Luce, que j'adore en plus comme chanteur. Et je passe aussi beaucoup de temps avec mon petit rebelle de Malone. C'est déjà pas mal." Dans Boucan d'enfer, il affirmait que "l'on reconnaît le bonheur au bruit qu'il fait quand il s'en va". Il dit n'avoir encore rien entendu. C'est heureux. Mais nous, nous avons entendu "Molly Malone". Malheureusement.
Frédéric Vandecasserie
La suite dans votre TéléMoustique
10 réactions
DennyCrane
13-12-2009 20h07Cher Frédéric Vandecasserie , merci ! Merci d'écrire ce que beaucoup se sont infligé . Il doit avoir beaucoup de dettes pour en arriver là;ceux qui ont cru au rebelle l'ont retrouvé dans le caviar ou sont mal informés.Et quand on a tout flambé , on croit que les amis (quels amis?) vont vous sortir de là. N'est pas Brel , Brassens ou Gainsbourg qui veut , le seul approchant fut Baschung.Sechan a surfé sur une vague qui n'a que trop duré !
JFC
08-12-2009 11h24Vous ne faites que confirmer que je suis fan du poète et homme vrai que représente Renaud. Sans artifice, il me fait chanter depuis des années et continue encore. Il est le premier à reconnaître sa voix défaillante. Nous, les fans, sommes les premiers à lui en demander encore... Quant à son concert, j'y étais. Plus de 2h30 de joies, de frissons et de chants. Alors critiquer si vous voulez mais vous ne m'enlèverrai jamais cette passion que j'ai d'admirer et d'écouter ce Renard de Poète...
Pierre
06-12-2009 23h12C'est vrai que la première écoute est surprenante et que l'on est profondément triste pour la voix perdue (semble-t-il à jamais) de Renaud... Mais après plusieurs écoutes,on s'y fait et on a envie d'écouter les originaux. Monsieur le journaliste qui hurlez avec les loups (facile, hein, de tirer sur une ambulance ?), prenez BIEN le temps d'écouter l'album avant de tremper votre plume dans un vitriol sans cesse ressasser !
Bénédicte
03-12-2009 18h24Si Renaud est "quasi retraité" ne l'a-t-il pas mérité ? Ses chansons lui surviveront et parviendront à nos petits enfants auréolées des lauriers de la postérité grâce à sa sincérité et à sa simplicité qui touche les gens. Cette voix "abîmée" nous donne des frissons depuis toujours et puis peut importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse... Merci à l'artiste de nous faire chavirer depuis toujours , merci au journaliste de nous rappeler ( malgré lui)pourquoi on l'aime.
Piwi
03-12-2009 14h15Et moi j'ai lu cet article malheureusement. Si Renaud chantait comme Pagny ce ne serait plus du Renaud. Les fans aiment cette voix peut être abîmée mais vrai, sincère et émouvante.
Renard
03-12-2009 13h49Cet album de Renaud est magnifique et émouvant. La voix de Renaud est peut être abîmée par la vie mais dans sa voix, ces mots auront toujours du poids. L'album est numéro 1 des ventes depuis sa sortie.
espoir
02-12-2009 14h02Oui la voix est abîmée, elle est brute, sans artifice, et elle prend à la gorge. Cet album est magnifique et émouvant: un mariage réussi entre la chaleur de l'Irlande et la tendresse du chanteur. Renaud, t'arrête pas, ton public a besoin de toi...
trollichon
02-12-2009 13h45Je suis d'accord que cet album est surprenant au premier abord, mais à l'écoute attentive il dégage de belles choses.Ce qui dérange surtout c'est qu'aucun arrangement n'a été fait autour de la voix, je défie pas mal de "chanteurs" d'en faire autant, il serait beau le résultat! Dans l'article, on parle de ses derniers concerts, moi je ne voudrais évoquer que le dernier, un concert de plus de 5 heures gratuit pour 1200 fans internaute à la cigale à Paris!!!Qui en ferait autant?
Fils02
01-12-2009 17h49Fan de le première heure, je dois avouer que j'ai du mal à accrocher à cet album;j'aime la musique irlandaise mais la voix de Renaud gâche un peu, on ne comprend pas les paroles. Comment imaginer qu'il puisse encore faire des concert ???
VPat
01-12-2009 15h37Qui a écouté un jour Renaud est devenu son rejeton. Il a grandi avec lui comme lui a grandi avec son public. La dernière fois, il avait perdu un peu sa plume, cette fois-ci beaucoup sa voix. Confiance, la prochaine fois, il aura retrouvé les deux.
Egalement dans ce numéro
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Rien de bien neuf, hélas. Sauf que si sa voix déraillait depuis un moment déjà, des artifices de studio sauvaient les meubles sur "Rouge sang" (2006) et "Docteur Renaud Mister Renard" (2002). Cette fois, la technologie de pointe n'y change rien. Renaud Séchan dérape ici sur des couplets entiers, chante faux du début à la fin de la chanson d'ouverture Vagabonds et n'est plus capable de jouer avec les tonalités hautes (souvenez-vous des Victoires de la musique 2001 et de ce Mistral gagnant où l'on souffrait pour lui).
Le malaise était déjà perceptible lors des deux dernières tournées. Mais ses ingénieurs du son s'échinaient à gommer le pire et, surtout, Renaud pouvait compter sur ses fans, toujours prêts à pardonner ou à reprendre en chour des refrains qu'il était incapable d'assurer. "Je suis toujours étonné du soutien que me porte mon public. J'en suis fier. Personne ne peut compter sur des fans tels que les miens. Ils ont toujours été indulgents avec moi", nous confiait-il alors. Mais la tactique du treizième homme comporte ses limites. Et les dernières dates belges en 2007 ont frôlé le pathétique et plongé les observateurs neutres dans le désarroi. Comment cet immense auteur pouvait-il ainsi offrir en pâture toute sa déchéance?
Un projet ancien
Deux années ont passé sans guère de nouvelles rassurantes, jusqu'à ce "Molly Malone" qui concrétise le projet ancien d'un album entièrement consacré à la musique irlandaise. "C'est effectivement une vieille histoire. Je me suis rendu à Dublin voici quinze ans et j'ai dévalisé un disquaire pour faire le plein de compilations de musiques traditionnelles de ce pays. J'ai ensuite choisi mes favorites pour les adapter, leur coller des paroles et les inclure sur "Molly Malone"", explique-t-il.
[...]
Les critiques qui s'abattent sur "Molly Malone" sont si sévères qu'on pourrait croire à une de ces basses vengeances de journalistes et crier à l'injustice. Mais ce disque, nous l'avons écouté. Et c'était parfois très pénible. Gainsbourg s'est aussi planté abondamment lors de ses dernières tournées anisées, mais il avait réussi à transformer ses excès en marque de fabrique et à toucher un nouveau public par son attitude fuck you. Trop honnête ou trop vulnérable, Renaud, lui, suscite désormais plus de froideur polie que d'admiration. Au point qu'on en oublie les merveilles qu'il a composées et l'influence profonde qu'il conserve sur la chanson française.
Quasi retraité
Le principal intéressé lui-même ne se montre plus très optimiste pour la suite des événements. "Je tourne un peu en rond. Je suis en manque d'inspiration. Ce n'est pas évident après une quinzaine d'albums de savoir ce que l'on veut encore raconter. A chaque disque, je m'interroge et d'habitude ça revient. Là, c'est plus compliqué." Alors il tire à boulets rouges contre Nicolas Sarkozy: "Je n'ai pas qu'une dent contre lui, mais carrément toute la mâchoire. Sa seule réussite est d'avoir épousé Carla Bruni". Mais ses attaques sont tellement prévisibles qu'elles tombent dans une sorte de consensus de la contestation. Aurait-il définitivement perdu sa pertinence de flingueur inspiré? La rage s'émousserait-elle avec l'âge? A cinquante-sept balais, il l'admet du bout des lèvres: "Je suis toujours en colère face au monde qui va à vau-l'eau. Mais je gueule maintenant plus facilement ma révolte dans mon fauteuil."
Renaud vit aujourd'hui dans un pavillon à Meudon pour échapper à une agitation médiatico-parisienne qui lui ressemble de moins en moins. Il s'occupe tranquillement de sa gonzesse Romane et de leur fils. Il fuit les mondanités comme la peste, au point qu'on ne l'a même pas vu aux côtés d'Ingrid Betancourt lors de sa libération, alors qu'il fut parmi les premiers à se battre pour sa libération. "Je ne suis pas allé l'accueillir à l'aéroport de Paris pour ne pas me retrouver avec tous ces people qui voulaient être sur la photo."
Renaud concède vivre pour le présent et pour "le moment tranquille". "Dans l'ennui et la vie familiale", dit-il. Pépère, mais presque heureux donc. "Ma fille Lolita s'est mariée cet été avec Renan Luce, que j'adore en plus comme chanteur. Et je passe aussi beaucoup de temps avec mon petit rebelle de Malone. C'est déjà pas mal." Dans Boucan d'enfer, il affirmait que "l'on reconnaît le bonheur au bruit qu'il fait quand il s'en va". Il dit n'avoir encore rien entendu. C'est heureux. Mais nous, nous avons entendu "Molly Malone". Malheureusement.
Frédéric Vandecasserie
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