TéléMoustique n°4335 du 28/07/2010
U2 - Un monstre rock à deux têtes
Actu-Société
Idole et bon Samaritain, star charismatique et redoutable businessman, objet de pub et infatigable lobbyiste, Bono assume tout. Ses qualités et ses contradictions.
Les gens m'aiment parce qu'ils me voient sortir du pub et que je n'ai pas le comportement d'une rock star pourrie.
Bono se relaxe dans le salon des studios Olympic, dans le sud-ouest de Londres. Il porte un tee-shirt noir, un jeans assorti et des lunettes Emporio Armani à monture orange. "Pouvez-vous patienter dix minutes?", demande-t-il. "Je viens d'écrire de nouvelles paroles et je souhaiterais les tester." Dans la cabine voisine, le producteur anglais Steve Lillywhite l'attend. Bono allume l'écran de son MacBook Air et cherche le fichier. Il s'empare du micro et Lillywhite lance le morceau, un rock méditatif baptisé Every Breaking Wave qui monte progressivement en un crescendo intense. Deux prises de son et dix minutes plus tard, la chanson est dans la boîte.
Nous sommes en janvier. Le groupe irlandais occupe les trois studios d'Olympic et travaille à plein régime pour se tenir au délai: le douzième album de U2, "No Line On The Horizon", doit sortir le 27 février. Cinq ans après le succès de "How To Dismantle An Atomic Bomb" (dix millions d'exemplaires vendus) et la triomphale tournée mondiale Vertigo, U2 pousse les choses encore plus loin. Encore plus haut. Et pour le faire savoir, son leader Bono use de toutes les stratégies marketing qu'il a pris l'habitude de déployer bien au-delà de la sphère musicale (voir par ailleurs). Sa règle d'or? Imposer le silence à son entourage et organiser lui-même les fuites pour faire monter la pression, quitte à ne pas toujours avoir le bon rôle dans ce feuilleton à rebondissements. Car seul le résultat compte.
"No Line On The Horizon" est le fruit d'un voyage épique qui a débuté à la fin de la tournée Vertigo à Honolulu en septembre 2006. Après des sessions sous la houlette du producteur américain Rick Rubin, le groupe travaille avec Brian Eno et Daniel Lanois à Fez, au Maroc, lors de l'été 2007 avant d'enregistrer avec Steve Lillywhite à Dublin, en France, à New York et finalement à Londres. Le titre de l'album s'inspire du paysage que Bono, ou plutôt l'adolescent qui s'appelait encore Paul David Hewson, aperçoit de la fenêtre de sa chambre à une certaine heure de la journée "où la mer semblait se fondre dans le ciel". Pour Bono, le disque est divisé en deux parties, "Pénombre" et "Lumière du jour".
Plutôt que de chanter à la première personne, Bono suit cette fois une approche plus littéraire avec une écriture peuplée de différents personnages fictifs. "J'en ai assez de parler de moi, dit-il. Les gens doivent en avoir marre de Bono. J'en ai marre de Bono et je suis pourtant Bono. Cela peut paraître prétentieux mais, en tant qu'artiste, je me sentais de plus en plus limité d'écrire à la première personne. Je me suis donc permis d'enfiler le costume d'autres personnages qui voyagent dans mon imagination. Ainsi, dans la chanson Cedars Of Lebanon, j'épouse les traits d'un correspondant de guerre. J'en ai rencontré plusieurs dans mon existence. J'éprouve autant de sympathie que d'empathie à leur égard, probablement parce que j'aurais voulu en être un!"
Dans la chanson Stand Up, vous dites qu'il faut se méfier des "petits hommes". Vous pensez à vous ou à quelqu'un d'autre?
Oui, c'est moi! Je parle d'une rock star, mais je cite aussi Napoléon et je dis qu'il faut se méfier des petits hommes avec de grandes idées.
Votre producteur Steve Lillywhite déclare que les deux dernières semaines d'enregistrement d'un album de U2 ressemblent à un chaos avec des textes à terminer, des chansons supprimées à la dernière minute et tout le monde qui bosse dans son coin. C'est prémédité?
C'est un peu le but, en effet. Je crois que c'est bon pour le groupe de fonctionner de cette manière un peu bordélique. Bruce Springsteen a dit une grande chose à ce sujet: "La démocratie, c'est bon pour un pays comme l'Irak. Pas pour un groupe de rock."
Pourquoi avoir fait appel à autant de producteurs extérieurs?
Nous avons commencé à travailler avec l'Américain Rick Rubin (producteur de Beastie Boys, Johnny Cash et Metallica - NDLR). Rick se focalise sur les chansons. Les atmosphères ou les ambiances, ce n'est pas trop son truc. On avait de quoi faire un album de chansons. Mais voilà, notre sentiment à nous est qu'on ne fait pas du rock and roll uniquement pour se limiter à des chansons. Le rock, c'est aussi des drames ou même des mélodrames. Et, pour y arriver, on devait trouver des personnes en qui nous avions confiance comme Brian Eno, Daniel Lanois et Steve Lillywhite à qui on doit déjà beaucoup. Ils adorent expérimenter dans le secteur de la pop. Et c'est ce qui nous excite aussi. C'est la raison pour laquelle U2 existe. On veut rendre la radio plus intéressante.
Pourquoi cette habitude de faire écouter à des fans ou des amis vos chansons alors qu'elles ne sont pas encore terminés?
Je préfère entendre les critiques avant que l'album ne sorte. Même le chauffeur de taxi peut les écouter. Tout le monde, en fait...
Et si votre facteur vous dit: "Bono, c'est de la merde!"
Je ne l'écoute pas, bien sûr.
Lors d'une soirée arrosée dans le sud de la France, vous avez passé des morceaux à fond la caisse et une touriste néerlandaise les a enregistrés sur son GSM...
Je sais, je sais. Les autres membres du groupe évoquent cet incident sous le terme "In vino verite". Vingt-quatre heures plus tard, les chansons étaient sur Internet. The Edge m'a dit qu'on entendait le bruit des vagues, mon rire et des chaises qui tombaient sur la terrasse. J'ai pris tout ça à la rigolade, mais les trois autres n'ont pas trop apprécié.
Avez-vous songé à mettre en ligne votre nouvel album, comme l'a fait Radiohead, avec la possibilité pour le fan de payer ce qu'il veut pour le télécharger?
J'apprécie Radiohead pour sa volonté de proposer toujours quelque chose de différent et de frais, que ce soit dans sa musique ou dans la manière dont elle est transmise au public. Personnellement, je ne trouve pas que la musique soit trop chère. Les gens paient plus cher un jeu vidéo qu'un CD. U2 a consacré un total de deux années à cet album et j'estime que le prix qu'il coûte est légitime. Je ne supporte pas non plus qu'on donne les disques gratuitement avec un journal, comme l'a fait Prince notamment. J'adore Prince, je porterais ses valises. Mais là, je ne le suis pas.
L'année dernière, vous avez choqué pas mal de monde en éludant l'impôt en Irlande via une société offshore aux Pays-Bas.
Tout le monde se sert de cet hameçon pour attaquer U2, mais j'ai ma réponse. Nous payons toujours des millions de dollars de taxes en Irlande et, comme tous les citoyens, nous ne souhaitons pas payer plus qu'il ne le faut. Et ça se fait de manière tout à fait légale.
Comment faites-vous pour concilier votre combat contre la pauvreté dans le monde et votre vie de star milliardaire?
J'ai toujours évité de tomber dans la caricature du saint. Les gens m'aiment aussi parce qu'ils me voient sortir du pub et que je n'ai pas le comportement d'une rock star pourrie. Je n'étale pas mes richesses. Je vis dans une belle maison en Irlande et je possède comme The Edge une seconde résidence dans le sud de la France. Mais on ne le montre pas. Nous ne sommes pas dans le bling bling.
Contrairement à beaucoup de rock stars, vous n'êtes pas entouré d'une cour qui dit amen à tout ce que vous faites.
C'est un autre cliché dans le rock. Comme si on formait un groupe pour avoir une armée de lèche-cul et six gardes du corps dès qu'on met le nez dehors. A quoi bon? Je suis dans un groupe dont les autres membres ont pour sort favori de persécuter le chanteur. Quand je voyage, c'est sans la moindre sécurité. Je ne me sens pas vulnérable physiquement. Je sais où je peux aller et je connais aussi les endroits à éviter. J'essaie d'oublier que je suis le chanteur d'un groupe rock. Voici quelques années, je m'en faisais beaucoup trop. Il y a des comportements que je n'osais pas adopter en public, comme enlacer ma femme. Je croyais que tout le monde m'épiait.
U2 a chanté lors de l'investiture de Barack Obama. Mais vous avez pourtant refusé de vous prononcer en sa faveur lors de la campagne présidentielle.
Je ne peux pas me l'autoriser. Dans le cadre des actions que je mène en Afrique, j'ai rencontré pas moins de dix candidats à la présidence, mais j'ai appris à ne pas me prononcer. En privé, j'ai donné mon opinion à Tony Blair ou à George Bush. Et si c'est vrai que j'ai rencontré McCain à plusieurs reprises pendant la campagne présidentielle, j'ai vu M. Obama encore plus souvent. Et puis, je suis auteur d'une chanson sur l'esclavage et sur Martin Luther King (allusion à la chanson Pride de U2). On doit donc savoir de quel côté je me situe.
Maintenant que George W. Bush n'est plus à la Maison-Blanche, vous pouvez nous dire ce que vous pensez exactement de lui?
Il a fait beaucoup de mal en Irak. Mais des millions d'enfants lui doivent la vie grâce aux fonds qu'il a débloqués pour lutter contre le sida en Afrique. Des millions d'enfants...
Les trois autres membres du groupe vous ont-ils reproché de vous montrer aux côtés de Bush?
C'était très embarrassant pour le groupe. The Edge ne cesse de me répéter: "Tu es un artiste, ne l'oublie pas. Tu n'es pas un politicien." Mais lorsque vous êtes en face d'une mère dont l'enfant est en train de mourir dans ses bras, vous vous en foutez de savoir qui est le président des Etats-Unis pourvu qu'il vous vienne en aide. J'ai été témoin de pareilles scènes et je me fous donc de savoir ce que les gens pensent de moi
parce que j'ai fréquenté Bush.
Bono parvient-il à se relaxer de temps en temps?
Bien sûr. J'aime passer beaucoup de temps avec mes enfants et mon épouse Ali. J'ai encore des tas de choses à apprendre sur elle et j'y travaille. Voilà au moins deux bonnes raisons de rester davantage à la maison que je ne le faisais voici quelques années encore. Je suis devenu plus casanier.
Que fait Bono quand il a du temps pour lui?
J'aime boxer. J'aime nager dans la mer et j'adore traîner avec mes potes. Le week-end, notre maison est grande ouverte. On fait de la musique, on danse, il y a des gens partout.
Vous buvez et fumez encore beaucoup?
Je ne peux plus boire trop. Je dois surveiller mon poids et être présentable pour le groupe. Avec ces nouvelles chansons, je dois être comme une machine de guerre. On remonte sur le ring.
Est-ce que vous voyez de nouveaux challengers à l'horizon?
Les Killers essaient d'être les nouveaux U2. Ouais... Les Kings Of Leon, c'est pas mal non plus. J'aimerais voir davantage de groupes qui essaient de nous détrôner. Peut-être que nous devrions redescendre de catégorie et boxer avec les poids moyens, il y aurait davantage de compétition.
Comment U2 a-t-il évité de devenir comme les Stones qui ne jouent plus que leurs vieux hits?
La différence est très simple. Au sein des Stones, la relation entre Jagger et Richards n'existe plus. Ils se contentent d'être les seigneurs dans leur propre domaine, mais il n'y a plus aucune confrontation, alors que c'est à partir de ces frictions que naissent ces bonnes chansons.
Vous pouvez lever un coin du voile sur votre prochaine tournée?
Je ne veux pas en dire trop, sinon LiveNation (les promoteurs de leurs concerts - NDLR) va me tomber dessus. On va jouer en plein air comme on ne l'a jamais fait auparavant et on s'y prépare depuis longtemps.
Pourquoi le monde a-t-il encore besoin de U2 en 2009?
Nous apportons la joie. Nous avons la rage. Nous ne sommes pas raisonnables. Si on fait ça bien, l'année 2009 sera la nôtre.
Interview: Tom Doyle/IFA
Texte et adaptation: Luc Lorfèvre
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"No Line On The Horizon" est le fruit d'un voyage épique qui a débuté à la fin de la tournée Vertigo à Honolulu en septembre 2006. Après des sessions sous la houlette du producteur américain Rick Rubin, le groupe travaille avec Brian Eno et Daniel Lanois à Fez, au Maroc, lors de l'été 2007 avant d'enregistrer avec Steve Lillywhite à Dublin, en France, à New York et finalement à Londres. Le titre de l'album s'inspire du paysage que Bono, ou plutôt l'adolescent qui s'appelait encore Paul David Hewson, aperçoit de la fenêtre de sa chambre à une certaine heure de la journée "où la mer semblait se fondre dans le ciel". Pour Bono, le disque est divisé en deux parties, "Pénombre" et "Lumière du jour".
Plutôt que de chanter à la première personne, Bono suit cette fois une approche plus littéraire avec une écriture peuplée de différents personnages fictifs. "J'en ai assez de parler de moi, dit-il. Les gens doivent en avoir marre de Bono. J'en ai marre de Bono et je suis pourtant Bono. Cela peut paraître prétentieux mais, en tant qu'artiste, je me sentais de plus en plus limité d'écrire à la première personne. Je me suis donc permis d'enfiler le costume d'autres personnages qui voyagent dans mon imagination. Ainsi, dans la chanson Cedars Of Lebanon, j'épouse les traits d'un correspondant de guerre. J'en ai rencontré plusieurs dans mon existence. J'éprouve autant de sympathie que d'empathie à leur égard, probablement parce que j'aurais voulu en être un!"
Dans la chanson Stand Up, vous dites qu'il faut se méfier des "petits hommes". Vous pensez à vous ou à quelqu'un d'autre?
Oui, c'est moi! Je parle d'une rock star, mais je cite aussi Napoléon et je dis qu'il faut se méfier des petits hommes avec de grandes idées.
Votre producteur Steve Lillywhite déclare que les deux dernières semaines d'enregistrement d'un album de U2 ressemblent à un chaos avec des textes à terminer, des chansons supprimées à la dernière minute et tout le monde qui bosse dans son coin. C'est prémédité?
C'est un peu le but, en effet. Je crois que c'est bon pour le groupe de fonctionner de cette manière un peu bordélique. Bruce Springsteen a dit une grande chose à ce sujet: "La démocratie, c'est bon pour un pays comme l'Irak. Pas pour un groupe de rock."
Pourquoi avoir fait appel à autant de producteurs extérieurs?
Nous avons commencé à travailler avec l'Américain Rick Rubin (producteur de Beastie Boys, Johnny Cash et Metallica - NDLR). Rick se focalise sur les chansons. Les atmosphères ou les ambiances, ce n'est pas trop son truc. On avait de quoi faire un album de chansons. Mais voilà, notre sentiment à nous est qu'on ne fait pas du rock and roll uniquement pour se limiter à des chansons. Le rock, c'est aussi des drames ou même des mélodrames. Et, pour y arriver, on devait trouver des personnes en qui nous avions confiance comme Brian Eno, Daniel Lanois et Steve Lillywhite à qui on doit déjà beaucoup. Ils adorent expérimenter dans le secteur de la pop. Et c'est ce qui nous excite aussi. C'est la raison pour laquelle U2 existe. On veut rendre la radio plus intéressante.
Pourquoi cette habitude de faire écouter à des fans ou des amis vos chansons alors qu'elles ne sont pas encore terminés?
Je préfère entendre les critiques avant que l'album ne sorte. Même le chauffeur de taxi peut les écouter. Tout le monde, en fait...
Et si votre facteur vous dit: "Bono, c'est de la merde!"
Je ne l'écoute pas, bien sûr.
Lors d'une soirée arrosée dans le sud de la France, vous avez passé des morceaux à fond la caisse et une touriste néerlandaise les a enregistrés sur son GSM...
Je sais, je sais. Les autres membres du groupe évoquent cet incident sous le terme "In vino verite". Vingt-quatre heures plus tard, les chansons étaient sur Internet. The Edge m'a dit qu'on entendait le bruit des vagues, mon rire et des chaises qui tombaient sur la terrasse. J'ai pris tout ça à la rigolade, mais les trois autres n'ont pas trop apprécié.
Avez-vous songé à mettre en ligne votre nouvel album, comme l'a fait Radiohead, avec la possibilité pour le fan de payer ce qu'il veut pour le télécharger?
J'apprécie Radiohead pour sa volonté de proposer toujours quelque chose de différent et de frais, que ce soit dans sa musique ou dans la manière dont elle est transmise au public. Personnellement, je ne trouve pas que la musique soit trop chère. Les gens paient plus cher un jeu vidéo qu'un CD. U2 a consacré un total de deux années à cet album et j'estime que le prix qu'il coûte est légitime. Je ne supporte pas non plus qu'on donne les disques gratuitement avec un journal, comme l'a fait Prince notamment. J'adore Prince, je porterais ses valises. Mais là, je ne le suis pas.
L'année dernière, vous avez choqué pas mal de monde en éludant l'impôt en Irlande via une société offshore aux Pays-Bas.
Tout le monde se sert de cet hameçon pour attaquer U2, mais j'ai ma réponse. Nous payons toujours des millions de dollars de taxes en Irlande et, comme tous les citoyens, nous ne souhaitons pas payer plus qu'il ne le faut. Et ça se fait de manière tout à fait légale.
Comment faites-vous pour concilier votre combat contre la pauvreté dans le monde et votre vie de star milliardaire?
J'ai toujours évité de tomber dans la caricature du saint. Les gens m'aiment aussi parce qu'ils me voient sortir du pub et que je n'ai pas le comportement d'une rock star pourrie. Je n'étale pas mes richesses. Je vis dans une belle maison en Irlande et je possède comme The Edge une seconde résidence dans le sud de la France. Mais on ne le montre pas. Nous ne sommes pas dans le bling bling.
Contrairement à beaucoup de rock stars, vous n'êtes pas entouré d'une cour qui dit amen à tout ce que vous faites.
C'est un autre cliché dans le rock. Comme si on formait un groupe pour avoir une armée de lèche-cul et six gardes du corps dès qu'on met le nez dehors. A quoi bon? Je suis dans un groupe dont les autres membres ont pour sort favori de persécuter le chanteur. Quand je voyage, c'est sans la moindre sécurité. Je ne me sens pas vulnérable physiquement. Je sais où je peux aller et je connais aussi les endroits à éviter. J'essaie d'oublier que je suis le chanteur d'un groupe rock. Voici quelques années, je m'en faisais beaucoup trop. Il y a des comportements que je n'osais pas adopter en public, comme enlacer ma femme. Je croyais que tout le monde m'épiait.
U2 a chanté lors de l'investiture de Barack Obama. Mais vous avez pourtant refusé de vous prononcer en sa faveur lors de la campagne présidentielle.
Je ne peux pas me l'autoriser. Dans le cadre des actions que je mène en Afrique, j'ai rencontré pas moins de dix candidats à la présidence, mais j'ai appris à ne pas me prononcer. En privé, j'ai donné mon opinion à Tony Blair ou à George Bush. Et si c'est vrai que j'ai rencontré McCain à plusieurs reprises pendant la campagne présidentielle, j'ai vu M. Obama encore plus souvent. Et puis, je suis auteur d'une chanson sur l'esclavage et sur Martin Luther King (allusion à la chanson Pride de U2). On doit donc savoir de quel côté je me situe.
Maintenant que George W. Bush n'est plus à la Maison-Blanche, vous pouvez nous dire ce que vous pensez exactement de lui?
Il a fait beaucoup de mal en Irak. Mais des millions d'enfants lui doivent la vie grâce aux fonds qu'il a débloqués pour lutter contre le sida en Afrique. Des millions d'enfants...
Les trois autres membres du groupe vous ont-ils reproché de vous montrer aux côtés de Bush?
C'était très embarrassant pour le groupe. The Edge ne cesse de me répéter: "Tu es un artiste, ne l'oublie pas. Tu n'es pas un politicien." Mais lorsque vous êtes en face d'une mère dont l'enfant est en train de mourir dans ses bras, vous vous en foutez de savoir qui est le président des Etats-Unis pourvu qu'il vous vienne en aide. J'ai été témoin de pareilles scènes et je me fous donc de savoir ce que les gens pensent de moi
parce que j'ai fréquenté Bush.
Bono parvient-il à se relaxer de temps en temps?
Bien sûr. J'aime passer beaucoup de temps avec mes enfants et mon épouse Ali. J'ai encore des tas de choses à apprendre sur elle et j'y travaille. Voilà au moins deux bonnes raisons de rester davantage à la maison que je ne le faisais voici quelques années encore. Je suis devenu plus casanier.
Que fait Bono quand il a du temps pour lui?
J'aime boxer. J'aime nager dans la mer et j'adore traîner avec mes potes. Le week-end, notre maison est grande ouverte. On fait de la musique, on danse, il y a des gens partout.
Vous buvez et fumez encore beaucoup?
Je ne peux plus boire trop. Je dois surveiller mon poids et être présentable pour le groupe. Avec ces nouvelles chansons, je dois être comme une machine de guerre. On remonte sur le ring.
Est-ce que vous voyez de nouveaux challengers à l'horizon?
Les Killers essaient d'être les nouveaux U2. Ouais... Les Kings Of Leon, c'est pas mal non plus. J'aimerais voir davantage de groupes qui essaient de nous détrôner. Peut-être que nous devrions redescendre de catégorie et boxer avec les poids moyens, il y aurait davantage de compétition.
Comment U2 a-t-il évité de devenir comme les Stones qui ne jouent plus que leurs vieux hits?
La différence est très simple. Au sein des Stones, la relation entre Jagger et Richards n'existe plus. Ils se contentent d'être les seigneurs dans leur propre domaine, mais il n'y a plus aucune confrontation, alors que c'est à partir de ces frictions que naissent ces bonnes chansons.
Vous pouvez lever un coin du voile sur votre prochaine tournée?
Je ne veux pas en dire trop, sinon LiveNation (les promoteurs de leurs concerts - NDLR) va me tomber dessus. On va jouer en plein air comme on ne l'a jamais fait auparavant et on s'y prépare depuis longtemps.
Pourquoi le monde a-t-il encore besoin de U2 en 2009?
Nous apportons la joie. Nous avons la rage. Nous ne sommes pas raisonnables. Si on fait ça bien, l'année 2009 sera la nôtre.
Interview: Tom Doyle/IFA
Texte et adaptation: Luc Lorfèvre
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